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Histoire du citoyen

979-10-90029-89-7

Jean de Viguerie

Nouveau

Le citoyen, sujet de ce livre, est la créature de la Révolution française. Il est « l’être nouveau »...

Résumé

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19,00 €

Fiche technique

Pages299
Dimensions13.5 x 20.5 cm
Couverturesouple
Date de parutionseptembre 2014

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Le citoyen, sujet de ce livre, est la créature de la Révolution française. Il est « l’être nouveau ». Les manuels de droit l’ignorent. Il est encore sous nos yeux. Il ne se reproduit pas lui-même. C’est l’éducation nationale qui le reproduit.

   Il est armé depuis sa naissance. « Aux armes citoyens » est sa devise. Il combat pour les Droits de l’homme, prend la Bastille, renverse le trône, fait inlassablement la guerre aux rois, aux empereurs et aux dictateurs. Il fournit en victimes les grandes tueries des guerres contemporaines.
   Il est républicain depuis l’instauration de la République en 1792, et ne peut pas ne pas l’être, s’identifiant à une république qui n’est pas un régime politique, mais un mythe, une idéologie, des « valeurs ». Si la République disparaît, il travaille sans relâche à son retour et la fait revenir. C’est le cas par exemple en 1875 et en 1945. Si la République a des ennemis intérieurs vrais ou supposés, il les accable de sa vindicte. Il les tue. Il tue les prêtres réfractaires en septembre 1792, et les Communards en 1871.
   Aujourd’hui sa vindicte est la même, mais sa mission a changé. Il ne fait plus la guerre aux nations étrangères. Il a été désarmé. Sa nouvelle mission consiste à promouvoir la « diversité ». Dans ce nouveau combat il mobilise avec lui la société toute entière. L’entreprise, la banque, les équipes sportives, les actions humanitaires, tout doit être citoyen. C’est encore un combat. Le citoyen ne doit jamais cesser de combattre. Il est dans la servitude et ne saurait l’accepter s’il ne votait pas, mais il vote et on le fait voter de plus en plus. Le scrutin l’aide à vivre en lui procurant l’illusion de la liberté.

   Jean de Viguerie est professeur émérite des universités. Il est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, ainsi que sur la période révolutionnaire, notamment Le Sacrifice du soir : Madame Élisabeth (Le Cerf, 2011), et Histoire et dictionnaire du temps des Lumières (Robert Laffont, coll. Bouquins, 1995).

Du même auteur :
Le passé ne meurt pas 

Présentation sur YT

Dans la presse

Recension sur Le Rouge et le noir

Les 4 vérités hebdo, n°966, 31 octobre 2014

   Jean de Viguerie est probablement l’un des meilleurs historiens du XVIIIe  siècle – et, tout spécialement, de la période révolutionnaire. Il avait naguère admirablement distingué les « deux patries » : la patrie charnelle et la patrie idéologique des révolutionnaires. Il revient sur ce sujet avec cette Histoire du citoyen. Comment se fait-il que ce citoyen, héros de la patrie révolutionnaire, soit passé de la xénophobie exacerbée des jacobins à l’accueil sans mesure de la « diversité » ? Viguerie l’explique fort bien : son « identité » se confondant avec son appartenance idéologique à la gauche, elle peut être aussi facilement xénophile que xénophobe… en étant toujours aussi nuisible à la France réelle !
Guillaume de Thieulloy

Famille chrétienne, n°1928-1929, 27 décembre 2014

   La Révolution a voulu créer un homme nouveau, abstrait, sans famille ni pays. Ni religion bien sûr, explique Jean de Viguerie dans son dernier livre.
Dans le charabia médiatico-politique environnant, le mot « citoyen », en principe substantif, est devenu un adjectif. On disait autrefois un citoyen. On dit aujourd'hui un débat citoyen, un comité citoyen, une démarche citoyenne… Le mot « civique » a disparu. Trop ringard. Être citoyen, c'est moderne. C'est républicain. C'est même révolutionnaire.
C'est ce dernier aspect que Jean de Viguerie, en historien des idées qu'il est, a choisi de traiter dans ce livre. Plus précisément : la naissance et l'histoire du citoyen tel que la Révolution française l'a conçu. Le citoyen, explique-t-il, c'est l’« être nouveau » que la Révolution entend créer. Pur « produit de la philosophie des Lumières », c'est un être imaginaire, abstrait, qui n'existe pas. Il se définit par « ses droits, par ses besoins et par ses intérêts ». Il est seul, il n'a pas de famille ; sa famille, c'est la nation – révolutionnaire s'entend. Il est utile (contrairement aux vieux, aux handicapés, aux religieux…). S'il oublie de l'être, l'État y veillera. Notamment grâce à l’« Éducation nationale », – l'expression date de cette époque.
   C'est un homme étrange que ce citoyen. « Il a une patrie, mais ce sont les droits de l’homme », écrit Jean de Viguerie. C'est un homme hors-sol, il n'a ni croyance religieuse, ni profession, ni métier. Cet « être nouveau » correspond à l’« ordre nouveau » né de la Révolution.
La révolution de 1789 réduit l'homme et le diminue
L'apparition de cet homme nouveau est pour l'auteur un événement capital, qu'il va jusqu'à comparer à l'Incarnation : « Après la naissance du Rédempteur (si l'on retient la réalité historique de l'Incarnation), la naissance de l'“être nouveau” appelé citoyen, est le fait le plus important de l'histoire de l'humanité ». Peut-on vraiment mettre les deux événements sur le même plan ? Ce n’est pas tout à fait ce qu’écrit l’auteur, mais on peut dire que l’“être nouveau” est une réponse à la venue du Sauveur. « L’Incarnation élève l’homme et le renouvelle, poursuit l’auteur. La révolution de 1789 le réduit et le diminue. » Et d'enfoncer le clou en citant l'historien Xavier Martin : l'œuvre de la Révolution consiste, selon le vœu de Rousseau, à « transformer l'homme pour mieux le socialiser ». - Le transformer, c'est-à-dire le « libérer » de toutes ses attaches traditionnelles, religieuses, nationales, familiales ; le socialiser, c'est en faire une monade adaptable à la volonté politique des gouvernants (et aujourd'hui à la stratégie des grands groupes). La société, dès lors, n'est plus qu'un ensemble d'individus que rien ne relie et que tout sépare, puisqu'ils ne sont animés que par leur égoïsme et leurs intérêts. Il y a dans la Révolution un projet démiurgique : le citoyen, être révolutionnaire, en sera le fruit et l'instrument.
Cette analyse est très éclairante. À sa lumière, l'auteur retrace l'histoire des deux derniers siècles, en tout cas les épisodes les plus significatifs. On comprend mieux, ainsi, la société actuelle. On comprend que la république n'est pas seulement un régime politique mais aussi un mythe – d'où les cris d'orfraie lancés à ceux qui ne seraient pas « républicains ». On comprend que notre société divisée, atomisée, minée de l'intérieur par l'individualisme, n'en est plus vraiment une. On comprend le rôle prépondérant joué par l'État, devenu par la force des choses tentaculaire et omnipotent, chargé qu'il est d'assurer tant bien que mal, et plutôt mal que bien, la cohésion de la société. C'est le mérite de ce livre que de nous en faire prendre conscience.
Charles-Henri d’Andigné

La Nef, n°266, janvier 2015

   Apparu dès les premières journées de la Révolution française, au milieu de ses enthousiasmes ou de ses fureurs, le citoyen, tel que l'aura vu s'épanouir notre XIXe siècle, allait offrir un triple visage : 1) citoyen armé, il renverse les trônes ; 2) citoyen soldat (ou soldat citoyen), il tient en lisières les débordements populaires ; 3) citoyen électeur, il porte aux urnes le bulletin de vote qui crée ou consolide, en 1852 le réveil bonapartiste, en 1875 la nouvelle légalité républicaine. Depuis lors, dit Jean de Viguerie, ce citoyen électeur, la caste politicienne peut compter sur lui. « Il est sa meilleure garantie. »
   Une réalité moins pittoresque, toutefois, doit être mise en relief. S'étant hissés au sommet de l'État, devenu lui-même plus qu'à moitié l'instrument d'exécution politique des volontés de la caste économique dominante, parlementaires et ministres, presque tous adeptes, sous Marianne III, de la gauche bourgeoise, et phraseurs professionnels, se souciaient des prolétaires (abandonnés à I'alcoolisme, à la dégradation physique, à la lugubre poésie des faubourgs) comme d'une guigne. Habiles à en soutirer les suffrages, le scrutin passé, ils leur tournaient le dos. Cela aussi fait partie de l'histoire du citoyen.
Michel Toda

Faits et documents, n°386, 15-30 novembre 2014

   Le professeur émérite des universités Jean de Viguerie signe une passionnante Histoire du citoyen (bibliographie, index), cet « être nouveau » créé par la Révolution française (déjà bien étudié dans les différents ouvrages de Xavier Martin) et reproduit depuis lors par l’Éducation nationale. L’auteur poursuit l’histoire de ce personnage multiforme qui n’est qu’une simple création mentale (qui a déjà rencontré un “citoyen” ?) jusque dans les années 2010, avec l’apparition de sa nouvelle acception : « Le nouvel adjectif “citoyen” s’applique à toutes institutions ou personne morale favorisant la “diversité” ».
Emmanuel Ratier

Reconquête, N°318, mai 2015

   Autrefois, sous l'Ancien Régime, les ressortissants de l'Etat royal étaient des "sujets". Le mot a pris absurdement une connotation péjorative alors que nul ne se choque que l'on soit assujetti à l'impôt et assujetti encore à toutes les formes de lois, toujours plus nombreuses et contraignantes. Le sujet était celui ou celle qui était soumis avec ses devoirs (mais aussi, du moins en France, avec ses droits) à une autorité "souveraine" ou encore dite "absolue", c'est à dire libre, dégagée de toute dépendance. Cela ne signifie nullement illimitée ou encore totalitaire.
   Avec la Révolution française on a substitué le citoyen au sujet. Le "libre citoyen" est devenu le fondement de l'ordre nouveau, l'homme d'ailleurs ne pouvant, selon l'idéologie révolutionnaire, être libre qu'en étant citoyen.

DU SUJET AU CITOYEN 

Quand on analyse bien notre Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, on peut observer qu'il s'agit plutôt, et ce n'est pas rien, d'une déclaration des droits de "l'homme citoyen". Enorme nuance. Et puisqu'il ne peut plus être considéré comme citoyen, celui qui refuse la conscription ou la constitution civile du clergé, alors il n'est plus un homme. On peut donc l'éliminer comme une bête nuisible, le mot revient souvent pour justifier les beaux tableaux de chasse des Carrier, Westermann et autres Turreau.

Et on retrouvera cette belle logique chez les Jeunes Turcs, les nazis, les bolcheviques, adeptes mimétiques des jacobins. Les Arméniens, les juifs, les koulaks, les bourgeois ne seront que des sous-hommes, des bêtes encombrantes dont il faut se débarrasser.

Ce sera l'œuvre de la "régénération républicaine" que de faire passer les hommes qui en sont dignes de l'état de sujet à celui de citoyen par les vertus de la théorie du contrat social, de l'éducation et plus précisément par la pédagogie telle que pensée et enseignée notamment par Jean-Jacques Rousseau et les autres philosophes des Lumières. L'ordre nouveau sera dès lors totalement citoyen ou plutôt totalitairement. Dieu lui-même, rappelle Jean de Viguerie, devra devenir citoyen !

Plus de sociétés particulières, plus de corps intermédiaires. Seulement l'individu citoyen et l'État. L'État garant du pacte social, libérateur, émancipateur, égalisateur.

Koestler a bien vu cela: "Le zéro et l'infini "…

Naturellement, surtout au début (et un début qui dure), dans le cheminement citoyen vers le paradis sur terre révolutionnaire, il faudra un peu forcer les hommes à être libres et vertueux. Aussi est-il nécessaire d'en passer par la terreur salvatrice.

"Sans la terreur, la vertu est impuissante". Grandiose formule, tranchante comme le "rasoir républicain", que martèlera l'humaniste Robespierre.

LA REPUBLIQUE COMME IDEOLOGIE 

L'Histoire du Citoyen s'inscrit ainsi dans la continuité de l'œuvre de Jean de Viguerie, spécialiste du XVIIIe siècle et en particulier de l'idéologie des Lumières et de la Révolution. Mais ici, la fresque de Viguerie déborde ce siècle pour aller jusqu'à notre temps. Il nous montre bien la funeste spécificité de la conception française de la République. Cette République ne se ramène pas à sa signification étymologique de "chose publique", ce que l'on peut encore désigner avec une acception plus chrétienne comme le "bien commun".

Cette République n est pas la recherche empirique de ce qui convient le mieux pour la paix et surtout la continuité de la communauté de destin qu'est une patrie. Elle est avant tout une idéologie manichéenne de la citoyenneté. Est bien ce qui est "citoyen". Est nuisible ce qui ne l'est pas.

L'ouvrage de Jean de Viguerie nous retrace magnifiquement l'histoire de la domination depuis la Révolution de cette dialectique manichéenne. On pourrait ajouter que c'est dans le droit fil de cette idéologie que l'on impose l'idée que l'embryon n'est pas un citoyen et que l'homme en fin de parcours ne l'est plus. Justification "citoyenne" de I'IVG et de l'euthanasie.

Certes on ne se souciait pas beaucoup de la personne humaine avant 1789. Mais depuis, c'est le "citoyen" qui l'écrase.  Bernard Antony

Renaissance Catholique, N°136, mars / avril 2015

Dans son nouveau livre, paru en 2014 chez Via Romana ,Jean de Viguerie offre une présentation d'un des grands mythes issu de la Révolution et qui semble, à notre époque, retrouver une vigueur qu'on ne lui savait plus. Cette étude complète donc l'analyse des autres grands mythes révolutionnaires déjà réalisée par l'auteur, notamment dans son essai Les deux patries. Pour citer l'introduction : "Le citoyen n'appartient pas au droit. Il est un mythe, et le droit n'a rien à faire des mythes. II est l'un des mythes révolutionnaires - avec la République et la Patrie, toutes deux associées aux droits de l'homme. Il fait partie de la mythologie révolutionnaire." Voilà pour la pertinence du sujet à notre époque post-chrétienne, post-révolutionnaire et post-moderne, mais l'intérêt de l'ouvrage est avant tout de retracer les heurs et malheurs de cette notion depuis son émergence dans l'intervalle du 10 au 17 juillet 1789 ("l'œuvre des sept jours"), jusqu'à son paradoxal état actuel qui mêle antiracisme compassionnel, cosmopolitisme peu exigeant et dés-essentialisation totale de l'être humain, en passant par ses différents avatars: "peuple en armes", "héraut de la civilisation", "nation armée", "peuple résistant", "peuple républicain", etc. Baptisé dans le sang du prévôt des marchands Flesselles, assassiné par la foule le jour de la prise de la Bastille, le citoyen est ensuite consacré par "la nation, l'Eglise et le roi" (p.30), forme ses milices pour combattre les traîtres (p. 34) et instaure la pensée unique: "Les bons citoyens ne peuvent avoir qu'une façon de penser  et on les reconnaît surtout à leur respect pour les décrets de l'assemblée nationale" affirmeront les Jacobins (p. 42).

La "première fissure" dans cette belle unanimité de l'être nouveau-né de la Révolution se forme cependant dès décembre 1790, avec le décret Voidel : de fait, la volonté du citoyen étant émancipée, toute religion extérieure à la loi (issue de la "volonté générale") devient une contrainte intolérable. D'inutile, la religion devient nuisible quand elle fait de ses zélateurs des ennemis de la Nation : "La loi est une divinité, l'obéissance est un culte" (p.52). La proclamation de la République, de toute façon, réduit à néant les prétentions des individus, qui ne comptent que comme citoyens (ce qui explique qu'en octobre 1792 le terme de courtoisie "Monsieur" est officiellement remplacé par "citoyen"). Mais il s'agit aussi de garantir la pérennité de l'Être nouveau et le moyen est tout trouvé : le 1 3 juillet 1793, Robespierre lit la proposition de Le Peletier de Saint-Fargeau : "Tout ce qui doit composer la République sera jeté dans le moule républicain" (p. 112) : l'Éducation nationale et citoyenne voit le jour. Il faut également remplacer l'Église, moraliser cet être nouveau, et l'envoyer porter la bonne nouvelle aux autres nations, en abattant "l'hydre féodale" partout en Europe. De ce point de vue, l'œuvre de Bonaparte cherche à affermir les réalisations révolutionnaires (par le biais du Code Civil notamment), mais tout a déjà été semé auparavant et le XIXe siècle devra simplement laisser assez de temps afin que tout cela germe et s'enracine plus profondément.

À cette époque aussi, l'héritage révolutionnaire se diversifie : il est adopté par divers courants - catholiques libéraux, nationalistes césariens ou autres- mais garde plus de pureté parmi les membres de la franc-maçonnerie. Ces derniers luttent pour que ces principes soient inculqués aux jeunes générations grâce à l'éducation laïque, gratuite et obligatoire (c'est le but des actions de la Ligue de l'enseignement), dominent la vie publique (Libre-Pensée notamment) et assurent le nouvel esprit de corps de la Nation tout entière (sociétés patriotiques, puis service militaire universel). La guerre de 1914-1918 vient alors à point nommé pour renverser les derniers trônes (et donc les derniers fauteurs de guerre, expliquera la propagande) et cimenter l'union de tous les citoyens autour de la France nouvelle.

Cette attitude explique aussi la fureur véritablement révolutionnaire qui se déchaîne lors de l'Épuration (p.238): il s'agit d'avertir tous ses ennemis qu'on ne peut pas impunément rompre avec l'individualisme absolu joint au totalitarisme étatique le plus complet qui, ensemble, caractérisent l'idéologie républicaine. Par la suite, le citoyen s'affranchit du cadre national étroit (p.241): le citoyen est aussi bien l'indépendantiste en Indochine, le résistant-terroriste algérien ou l'étudiant français qui fait la grève des cours (le slogan "Nous sommes tous des juifs allemands" est révélateur).

Le livre, pour finir, aborde des questions d'actualité, pour tenter d'esquisser ce que l'on entend par "citoyen" de nos jours, à une époque où cet adjectif est susceptible d'être appliqué aussi bien à un film, qu'à une école, un moyen de locomotion, une activité, du moment qu'elle entre dans le camp du "bien" actuel. La "citoyenneté" est faite de tolérance, de diversité, du refus de toute essentialisation, mais aussi, rappelons-le, du rejet véhément de tout ce qui transcende les lois de l'État (ce qui explique les nouveaux projets de "religion civique" ou de "morale laïque", notamment ceux proposés par Vincent Peillon - cf. les citations de son livre La Révolution française n'est pas terminée, p.268).

Aujourd'hui que tous les bons citoyens se déclarent Charlie et que le Président peut espérer une nette remontée de sa popularité dans les sondages, le petit livre de Jean de Viguerie offre, par les yeux d'un historien, un aperçu du grand flou qui caractérise ces manifestations "citoyennes" et du caractère factice de cette "unité nationale" que certains journalistes et hommes politiques voudraient manifestement souder par le "traitement" de tous les empêcheurs de tourner en rond, ennemis implicites de la Démocratie, en bonne logique révolutionnaire. La Révolution française, qui occupe une bonne moitié du livre, offre de ce point de we bien des parallélismes avec notre époque, bien moins violente pourtant : on se proposait alors de renverser les trônes par les piques citoyennes, on prétend aujourd'hui combattre l'islamisme en brandissant des crayons sur les places parisiennes ; dans les deux cas, les citoyens seraient bien embarrassés de définir précisément, au-delà des grands mots vides de la République, ce pour quoi ils luttent... L'ouvrage de Jean de Viguerie, redisons-le, pour finir, permet de mieux distinguer les causes de cet aveuglement. Nicéphore

 

Action Familiale et Scolaire, n°237

Quelques avis du Professeur Jean de Viguerie

1. Cher Professeur, commençons, si vous le voulez bien, par le commencement, ou plutôt par la genèse de votre Histoire du citoyen. Edmund Burke, sujet britannique et contemporain de la Révolution française insiste beaucoup, dans son ouvrage Réflexion sur la révolution en France, sur l'influence et la puissance de la "République des lettres" auprès de la classe dirigeante et de la classe moyenne (bourgeoisie). D'autre part, quelques années plus tard, Louis de Bonald pouvait écrire :

"Les philosophes prêchaient l'athéisme aux grands, et le républicanisme au peuple. Il résultait de cette double instruction que les grands, en concevant du mépris pour la religion, concevaient aussi des doutes sur la légitimité du pouvoir même qu'ils exerçaient ; et que le peuple, en prenant en haine ou en jalousie l'autorité politique, concevait aussi des doutes sur l'utilité d'une religion qui prescrivait l'obéissance au gouvernement".

Enfin Charles Maurras disait succinctement que la "littérature du siècle" a convaincu Louis XVI qu'il n'était plus le dirigeant légitime de la France.

Pour certains, la république est une évolution naturelle du pouvoir politique; pour d'autres, elle est une rupture, une césure, dans la conception du pouvoir. D'où la question suivante: la Révolution est-elle née de la volonté de rupture de la classe moyenne personnifiée dans la "République des lettres" et traduite dans les faits par la "création" du Citoyen ou est-elle le fruit d'une évolution des autorités légitimes qui a conduit le citoyen à venir combler un vide en prenant en compte la gestion de la cité ? Autrement dit, la Révolution, et par conséquent le citoyen, sont-ils nés d'un complot ou d'une démission de l'état légitime ?

JdV: L'autorité légitime n'a pas démissionné; elle a douté d'elle-même. Depuis le début de l'époque dite moderne les philosophies nouvelles ont répandu partout le doute. À propos de la "crise de conscience européenne" si importante

des années 1680-1715, j'écrivais : "C'est le moment où l'homme a commencé à douter de lui-même". Ensuite la philosophie des Lumières a réduit l'homme à presque rien. Enfin la Révolution crée l' "être nouveau", un homme qui ne pense pas. La République instaurée en 1792 et qui dure encore aujourd'hui n'a d'autre fin que de conserver en le renouvelant si nécessaire, cet "être nouveau" sans consistance.

 

2. Ayant perdu ses illusions, Condorcet dont la mort en prison reste énigmatique, écrivit que "Les doctrinaires de 1789 enchaînaient leurs disciples à de nouvelles superstitions et voulaient créer à leur profit les vieilles tyrannies d'Inde et d'Égypte où ils auraient gouverné en prêtre-rois". Le citoyen que vous décrivez avec raison comme le promoteur et le protecteur de la République, n'est-il pas également la principale victime de la Révolution ?

JdV: Oui, il est victime, parce qu'il est contraint de s'identifier à l' "être nouveau" qui est artificiel et ne pense pas.

 

3. Dans votre ouvrage, nous voyons vivre et agir le citoyen. Étant un être mythique, de "nature irréelle", il change et

s'adapte aux circonstances ou plus exactement aux objectifs de ses commanditaires. Il est présent dans toutes les grandes étapes de l'établissement de la République. Il est même présent lors de la Restauration puisqu'il renverse les Bourbons en 1830. Mais il, est semble-t-il, absent des deux empires, sous Napoléon Bonaparte et sous le Second Empire. Pourquoi ces deux éclipses et comment fait-il pour survivre et renaître comme le Phénix après les Cent jours et après la défaite de 1870 ?

JdV : Le Premier et le Second Empire sont le règne du soldat citoyen. Ce dernier est né lui aussi en 1789, en même temps que le simple citoyen armé. Quand le citoyen armé devient facteur de dérive et de désordre, il est prié de s'effacer. Le soldat citoyen le remplace. L'esprit révolutionnaire demeure.

 

4. Je me suis beaucoup intéressé, et je m'intéresse toujours, à la subversion jusqu'à l'écrire avec une majuscule comme étant la forme suprême de la tactique du Diable. Le citoyen, tel que vous nous en contez l'histoire, est une des plus grandes réussites de la Subversion. C'est pour une large part l'Homme tel que Satan l'a souhaité: un individu sans racine, privé de sa raison, esclave de ses instincts et sentiments, sujet à toutes les tentations, incapable d'une volonté propre. Alors, vu sous cet angle, le citoyen, mythe sous la Révolution, n'est-il pas, avec le temps, devenu aujourd'hui une réalité, un "être nouveau" à part entière, de chair et de sang ?

JdV: Oui, on peut vraiment dire que le citoyen depuis 1789 s'incarne dans chaque Français. On peut dire que nous sommes tous "citoyennisés", personne n'ayant jamais réalisé le mal profond de la Déclaration des droits, de cette

déclaration qui a fait de nous des êtres privés de raison.

 

5. Dans le cours de son histoire, le citoyen n'a pas véritablement rencontré de résistance organisée et décidée sauf, peut être, aux pires moments de la terreur révolutionnaire avec la Vendée et sous Vichy, dans une certaine mesure. Même

l'Eglise et l'armée se sont ralliées presque naturellement à la République jusqu'à en être les laudateurs en concurrence avec l'Education nationale et la République des lettres alors que l'une comme l'autre est, par essence, étrangère à la forme du pouvoir politique. Comment expliquer l'échec patent du courant contre-révolutionnaire qui ne manqua pourtant pas d'hommes de grand talent ?

JdV : Il y a deux explications, l'une par l'histoire, l'autre par la pensée politique. L'histoire de la Révolution a été le plus

souvent écrite par ses admirateurs. Michelet est un bon exemple. On le lisait partout, même dans les familles catholiques. Le professeur de la Sorbonne, chargé de cet enseignement, ne peut être que socialiste ou communiste. Quant à la pensée politique française, à l'exception de Bonald et de Maistre, même si elle s'affirme contre-révolutionnaire, elle sous estime, ou même ne voit pas, le caractère maléfique de la Révolution. Maurras est un bon exemple. Il condamne le régime républicain, la démocratie, le totalitarisme jacobin, mais il ne semble pas voir que la Révolution a voulu changer l'intérieur de l'homme.

 

6. "Pour réaliser la société idéale, l'autorité de l'homme sur son prochain doit être remplacée par celle de la morale parfaite (entendez valeurs de la République) sur l'ensemble de l'humanité", nous prévient Thomas Molnar à propos des

nombreuses utopies forgées par l'esprit révolutionnaire. Ainsi, le citoyen, bien que français à sa naissance, quoique teinté d'esprit anglais à sa conception (les philosophes des Lumières sont très anglophiles), n'a t-il pas vocation à l'universalisme à travers la propagation des "valeurs" de la République hier par la guerre, aujourd'hui par la promotion de la diversité et l'apologie du mondialisme ?

JdV : Les révolutionnaires sont fils des Lumières. Or on sait que pour la philosophie des Lumières, la patrie c'est "là où l'on est bien" (Voltaire). 0ù est-on bien ? Là où règne l'idéologie des droits de l'homme. Or cette idéologie a gagné à elle le monde entier. Dans un tel contexte le mondialisme et le culte de la "diversité" vont d'eux-mêmes.

Merci infiniment. J'espère que votre ouvrage remarquable rencontrera un franc succès auprès d'un public qui ne peut que s'interroger sur l'avenir de notre société. Daniel Nougayrède

 

   Les éditions Via Romana viennent de mettre à la disposition du public un ouvrage remarquable et fort utile pour ceux et celles qui souhaitent comprendre pourquoi il est impossible de sortir de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons sans renoncer radicalement aux mythes fondateurs de la pensée politique moderne. Cet ouvrage est le fruit de l'observation raisonnée d'un historien spécialiste du "Siècle des Lumières" conduite loin du tumulte des jeux politiciens et étrangère à toutes les polémiques. Pourtant, son étude précédente sur un thème similaire, "Les deux patries", a suscité, chez certains, quelques interrogations, peut-être parce que le constat, pourtant réel et vrai, apparaît comme trop exorbitant pour les hommes modernes que nous sommes tous, peu ou prou. En fait, il n'en est rien même s'il est difficile d'admettre qu'une substitution, dont on mesure aujourd'hui tous les effets néfastes, ait pu se produire à notre insu. Le dernier ouvrage de Jean de Viguerie répond à toutes ces interrogations. Histoire du citoyen apporte un éclairage complémentaire et totalement nouveau sur les raisons profondes de l'acceptation, quasi unanime, d'une telle évolution. La raison principale peut se résumer en un seul aphorisme : pour changer durablement la société, il faut changer les hommes. C'est l'histoire de cette utopie que nous conte Jean de Viguerie. Il y a plusieurs lectures de cet ouvrage. L'histoire du citoyen peut être lu comme un excellent essai historique qui, fourmillant de faits précis, d'anecdotes significatives et de remarques judicieuses, nous donne, à l'école de Jacques Bainville et Pierre Gaxotte, une vision saine de notre histoire moderne depuis la Révolution. Il peut également être lu comme un remarquable essai de sociologie historique qui, un peu à la manière de Carl Schmitt, nous livre une suite de réflexions argumentée sur la nature de la République à travers l'évolution des institutions et des hommes qui l'animent. Toutefois, ces deux grilles de lecture, bien que pertinentes, sont trop réductrices. Cet ouvrage fondamental se situe au-dessus, ou plutôt au-delà, parce qu'il ouvre une perspective nouvelle sur un débat qu'il faudra bien aborder un jour : comment sortir honorablement de ce système politique dont les limites sont aujourd'hui atteintes ? Il doit être lu comme une thèse au sens philosophique et rhétorique du mot. Il est bâti autour d'une affirmation (le citoyen, être mythique créé par et pour la Révolution, est le bras séculier de la République ; sans lui, elle sombre ; sans elle, il meurt) soutenue par un ensemble organisé d'hypothèses, d'arguments et de conclusions. La valeur de cet ouvrage est tout autant dans l'originalité de la thèse, que dans la pertinence des hypothèses, la rigueur des arguments et la force des conclusions. Cet essai est courageux car il nous concerne tous et il doit nous forcer à nous interroger sur notre propre attitude face à l'acceptation, plus ou moins volontaire, des idées de la Révolution.

   Bien que jamais citée par Jean de Viguerie - parce que ce n'est pas l'objet de son livre - la Subversion est présente en filigrane dans toutes les pages. Il n'est pas inutile d'en rappeler succinctement les grands principes qui trouveront une illustration dans cet ouvrage :

o Créer un mythe;

o Y faire adhérer les masses en discréditant puis en niant la réalité (ce qui est);

o En magnifiant la partie rêvée (ce qui sera) ; enfin, quand le fruit est mûr, prendre le pouvoir par une confrontation armée.

   Notre monde moderne, plus sophistiqué et aseptisé mais aussi mieux informé, conduit à envisager une autre forme de prise du pouvoir plus sûre : au lieu d'une insurrection armée générale, toujours dangereuse et imprévisible, il faut prévoir une prise du pouvoir par "pourrissement" non pas contre, ni même avec, mais en dépit d'une majorité, rendue silencieuse et inerte, poussée hors du jeu politique. Il semble bien que nous soyons presque parvenus à ce stade de décomposition où "le pays réel" est à peu près dans le même état que le "pays légal". Qu'après avoir cohabité, les deux pays se soient fondus en un seul sous la domination du second. C'est le résultat d'une longue maturation qui devenait prévisible dès lors que les idées révolutionnaires s'ancraient dans les esprits. Mais, pour parvenir à ce résultat, certes attendu mais néanmoins stupéfiant, il fallait un vecteur. Et c'est dans ce domaine particulier que Jean de Viguerie nous apporte une réponse précise et d'une grande limpidité : les philosophes des Lumières ont imaginé et la Révolution française a créé un "homme nouveau", le citoyen, véritable clone humain totalement dédié à propager et protéger une conception nouvelle du monde incarnée dans la République. Le citoyen de Monsieur de Viguerie n'est donc pas celui des cités antiques. Il a été conçu, est né et a grandi pour une unique mission: régénérer le genre humain qui, grâce au progrès, pourra s'affranchir du Dieu Créateur dans une nouvelle société libre, égalitaire et fraternelle. Géniale dans sa conception, cette idée n'est pas simple à réaliser car, comme le souligne pertinemment Jean de Viguerie, le citoyen, véritable mythe, fruit d'une conception abstraite de la nature humaine, doit être greffé sur un être objectivement réel et doué de raison. Il fallait donc, en parallèle de l'utopie, créer les conditions "bibliques" d'une réincarnation par une nouvelle naissance dans un baptême (la Révolution) résultant d'une nouvelle alliance (le contrat social selon Rousseau) établie par une nouvelle loi : "les droits de l'homme et du citoyen". Institutionnaliser une nouvelle religion laïque qui s'oppose au christianisme. "Le Diable est le singe de Dieu" nous dit Tertullien. Cependant, le citoyen ne se reproduit pas naturellement. Il faut sans cesse le recréer. Tout le système, aujourd'hui bien rodé, de l'Éducation Nationale va concourir à ce but. Il n'a pas pour objectif de former l'intelligence des enfants, d'épanouir leur esprit et leur curiosité. Mais, au contraire, de les "formater" aux idées "nouvelles" en annihilant leur capacité de raisonnement. Jean de Viguerie, en spécialiste de cette question, nous décrit le remarquable travail de sape des "pédagogues" des prémices au siècle des Lumières jusqu'à ceux d'aujourd'hui, conduits par Monsieur Peillon. (Et maintenant par Mme Belkacem) Un "être nouveau" est né et va prospérer pour servir une utopie. Avec une érudition, une précision dans le vocabulaire et une élégance de la phrase qui fait immanquablement penser aux grands historiens de l'entre-deux-guerres, Jean de Viguerie retrace le destin funeste de cet être chimérique, de sa conception dans les esprits fumeux des salons du XVIIIe siècle à sa mission d'aujourd'hui, en traversant deux siècles dramatiques de notre histoire française. Mais commençons par le commencement, la genèse de ce drame qui pèse encore lourdement sur la vie des Français. Le citoyen est né dans un cabaret parisien, "entre la poire et le fromage" si je puis dire, où un pouvoir révolutionnaire, encore embryonnaire, cherche à imposer un "nouvel ordre" par l'insurrection en connivence avec la Constituante. Jean de Viguerie nous décrit bien le processus de cette naissance autour de la prise de bastille le 14 juillet 1789 : le 10 juillet, l'émeutier devenu citoyen est armé, la tension monte ; le 14 juillet, il consacre son importance par les armes et reçoit le baptême révolutionnaire par le sang de ses ennemis ; les 15, 16 et 17 juillet, il est reconnu progressivement par toutes les autorités légales du pays. Les dés sont jetés, le citoyen est né mais il n'est pas encore adulte. Il faudra encore quelques années et beaucoup de massacres pour que le citoyen armé de piques devienne le soldat citoyen armé d'un fusil conquérant de l'Europe et pourfendeur des "tyrans qui menacent le pays de la liberté" en Vendée ou partout dans le monde où "la réaction" lève encore la tête. Le citoyen est un produit, une création, de la République. Mais il demeure aussi un être réel avec ses contradictions qui le rendent par trop imprévisible. Il va donc falloir unir l'Homme à la République par une alliance inscrite dans un pacte de sang à travers la guerre érigée en système. Ainsi, de défenseur de la République, il va en devenir le propagateur armé à la disposition des politiciens qui vont en profiter largement. Jean de Viguerie nous donne, sur cette période, quelques chapitres intéressants étayés de citations édifiantes et de références opportunes. Les rois de France n'aimaient pas la guerre - ils la considéraient comme " Ultima ratio regum". La guerre était une ultime possibilité. Elle devient une nécessité. La République ne peut maintenir son hégémonie que par la guerre, elle est un besoin vital. Le temps passe. Le XIXe siècle commence sur la morne plaine de Waterloo. Le soldat citoyen a perdu son utilité. Le citoyen demeure en sommeil cependant que les "valeurs" de "l'ordre nouveau" commencent à s'ancrer durablement dans les esprits libéraux de l'époque. Il est donc possible de rétablir la République. Le citoyen est réactivé. Il va se faire insurgé pour renverser l'ordre établi ou rétablir l'ordre renversé, c'est selon. Mais, paradoxe tragique, la République va véritablement "prendre racine" et s'implanter solidement sur les ruines des révoltes populaires, arrosées par le sang du citoyen insurgé, versé par une armée de soldats citoyens à la solde du citoyen bourgeois. Le citoyen, être mythique ne l'oublions pas, avait pris trop de réalité. Il devenait difficile à contrôler. Il a cru qu'il pouvait établir une république sociale et démocratique. Car, comme le souligne très justement Jean de Viguerie, "le citoyen avait oublié que la République des droits de l'homme n'est pas idéologique, mais l'idéologie même, et qu'elle n'est pas faite pour le citoyen, mais le citoyen pour elle". L'être nouveau unique va pouvoir renaître pour "adhérer à la foi républicaine qui est son premier devoir". Toutefois, la leçon sera retenue :un bon citoyen est un citoyen mort et s'il ne peut, ou ne veut pas mourir, il sera entretenu par le vote, dans l'illusion de la liberté. Le citoyen électeur peut prendre la relève sur le devant de la scène. La République est bien servie ! Toutes les institutions, y compris l'Église, s'y rallient. Mais très vite ce citoyen électeur sera aussi soldat pour rendre à la République les devoirs qu'il lui doit et puis, s'il meurt, il n'en sera que plus utile. Les historiens s'accordent pour faire commencer le XXe siècle en 1914. Mais, la lecture du livre de Jean de Viguerie inciterait à penser que, au moins du point de vue français, il a débuté en 1889 quand la République a institué le service militaire: "Tout citoyen sera soldat". Le XXème siècle est indiscutablement le siècle du suicide du vieux monde, conçu autour de la vieille Europe des équilibres, celle de la diversité culturelle dans une certaine harmonie politique, celle de la diplomatie érigée en système. C'est le siècle des conflits les plus sanglants que la terre ait jamais connus. C'est le siècle de l'avènement du nouveau monde qui voit triompher et s'étendre à l'Univers les idées de la Révolution française. C'est le siècle de la perte de la raison et des dérèglements. Le citoyen y jouera pleinement son rôle. Il sera le digne fils spirituel des philosophes des Lumières. Dans ce XXème siècle, pourtant riche en événements, l'année 1917 restera comme un tournant dans l'histoire du monde. Par la "magie" de la Révolution russe, qui revendique l'héritage de la Révolution française, le citoyen devient universel. Jusque là, il se proclamait citoyen du monde. A partir de cet instant, il l'est. Cette mue n'est pas sans douleur car le citoyen, bien que baignant dans les idéaux de la Révolution, garde, au fond de sa conscience, un reste de cet amour de la Patrie charnelle cachée sous le boisseau pendant deux derniers siècles de tourmente. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les drames de la décolonisation pour que cette transformation soit totalement opérée. Le citoyen n'est plus alors le fidèle serviteur des institutions, même républicaines, mais le colonisé qui se délivre des chaînes de l'esclavage, l'ouvrier qui s'oppose à l'oppression patronale, l'adolescent qui se libère du carcan de la société ou l'immigré qui cherche une vie plus heureuse. Le citoyen peut s'incarner dans un vivier plus large et ainsi devenir plus malléable. Le "nouvel être nouveau", citoyen du monde et dépouillé complètement des défroques du vieil homme, va pouvoir recevoir sa mission suprême, celle qui doit réaliser sur toute la terre l'idéal des révolutionnaires de 1789: la promotion de la diversité. Autrement dit le métissage des hommes et des cultures. Nous y sommes. Bien qu'elle semble à son apogée, l'histoire du citoyen n'est pas terminée. Comme tous les mythes, il s'effondrera sous le coup d'une puissance extérieure, surnaturelle, comme le pense Jean de Viguerie, ou sous les coups répétés d'hommes décidés à sortir d'un système qui leur est imposé contre leur nature profonde. Il n'est pas d'utopie qui ne s'effondre un jour devant la réalité. Mais il faudra, sans doute, beaucoup de temps et de patience pour voir un jour la fin de ce mauvais rêve. L'Histoire du citoyen, dont il est impossible de rendre pleinement compte en quelques phrases, tant il est complet et dense, prendra sa place parmi les grands livres de la pensée contre-révolutionnaire. En effet, outre le fait qu'il est le premier à mettre en perspective toute l'étendue de la notion subversive de citoyen, Jean de Viguerie valorise son travail d'historien par une critique fondamentale la République. Elle est une illusion, une utopie, l'idéologie incarnée. Elle est intrinsèquement perverse parce que totalement étrangère à la raison. Elle est prodigieusement dangereuse parce que contraire à la vraie nature de l'homme.

   Quelle est notre part de responsabilité ? Il appartient à chacun de répondre à cette angoissante interrogation, mais cette Histoire du citoyen nous fait prendre conscience de notre propre implication dans ce processus de dégénérescence du genre humain. Il faut lire cet ouvrage et le faire lire aux jeunes générations. Il est édifiant. Et, comme dans ses conférences, Jean de Viguerie a ce don particulier de nous rendre intelligents et de nous laisser l'impression, bien réconfortante, que ce résultat n'est pas le fruit de son savoir encyclopédique de sa bonne pédagogie mais celui de notre propre réflexion et de notre raison. Heureux élèves qui ont eu le bonheur de connaître un tel maître. Il ne tient qu'à nous d'en faire partie. J. N.

Renaissance des Hommes et des Idées, n°289, novembre - décembre 2015

   Le Professeur Jean de Viguerie, lauréat du Prix Renaissance en 1987, vient de publier une Histoire du Citoyen, prolongeant la réflexion qu'il avait engagée il y a une quinzaine d'années dans les Deux Patries. Jean de Viguerie y avait montré comment la Révolution avait tenté de substituer à la patrie traditionnelle une nouvelle conception de la patrie. Tandis que la patrie traditionnelle reposait sur l'enracinement dans l'histoire et dans l'espace. sur une communauté d'affections reliant les vivants, les morts et les enfants à naître, la patrie révolutionnaire consiste dans un corpus d'idées abstraites, dans l'adhésion à un contrat social, aux principes de la Révolution, aux droits de l'homme. Le citoyen, dont Jean de Viguerie raconte l'histoire, est le ressortissant de la patrie révolutionnaire.
   La Révolution française est une révolution idéologique qui a eu pour ambition de régénérer la France et de régénérer l'homme afin de l'adapter à ce monde nouveau. La Révolution a voulu donner naissance à une France nouvelle et à un être nouveau parfaitement adapté à ce biotope artificiel. Le citoyen est cet "être nouveau"; il est "l'homme régénéré", ou du moins en voie de régénération.
   Ce citoyen avait été imaginé par les bâtisseurs de systèmes, par Montesquieu, et surtout, par Rousseau et Mably. Il est un "individu librement associé aux autres, identiques à lui", un homme dont l'adhésion au pacte social a fait un homme nouveau (p. 15). Ce citoyen est un concept aussi abstrait et imaginaire que le pacte social qui lui donne naissance. Joseph Saige, avec son Catéchisme du citoyen, et l'abbé Sieyès, dans Qu'ut-ce que le Tiers-Etal 2 en ont répandu l'idée à la veille de la réunion des Etats généraux. Le citoyen sort des limbes en juillet 1789 au cours des émeutes et des massacres orchestrés par les assemblées d'électeurs de Paris, les futures sections. C'est un militant armé qui travaille inlassablement à répandre la Révolution, à détruire le passé, à débusquer les ennemis de la Révolution, qu'il n'hésite pas à immoler sur l'autel de la Patrie. Comme toutes les idoles, la Patrie révolutionnaire exige inlassablement des sacrifices humains.
   Si la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont la rédaction fut suspendue le 27 août 1789, définit les droits du citoyen, ces droits présentent un caractère abstrait. Ils sont ordonnés à une finalité: le succès de la régénération révolutionnaire. Les droits concrets du citoyen peuvent en pâtir sérieusement : tandis que l'article Ier proclame "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit", la Constituante s'empressa de se déjuger en discriminant les citoyens selon l'importance de leur contribution fiscale en quatre catégories censitaires. Néanmoins. les droits de l'homme constituent les clauses du pacte social. Leur portée symbolique est immense et le citoyen se doit de les promouvoir.
   Le citoyen est, par nature, républicain. Robespierre et ses amis Jacobins avaient pour ambition de "fonder la République", c'est-à-dire une société de citoyens républicains, formule essentiellement pléonastique. Pour ce faire, il faut régénérer les individus qui ne sont pas encore pleinement citoyens. L'anthropologie matérialisante et sensationniste qui domine les esprits permet d'envisager de changer l'homme en modifiant son environnement. La loi, le calendrier républicain, la religion de l'Etre suprême, les fêtes civiques et l'instruction furent les instruments privilégiés de cette régénération. La terreur, commencée dès le 14 juillet 1789, y contribue également. Elle permet d'éliminer les individus trop enracinés dans l'ancien monde pour être régénérables. Ceux qui refusent de devenir des citoyens se voient interdire le bénéfice des droits de l'homme. Ils sont considérés comme des "sous-hommes", comme l'a montré Xavier Martin dans son dernier ouvrage. La terreur permet aussi de compromettre le plus grand nombre possible d'individus en les faisant participer aux crimes et aux vilénies commises. Beaucoup de Français en ressortent moralement abîmés. Elle permet, enfin, de faire du citoyen un être docile, prêt à sacrifier sa vie pour la Révolution en danger, prêt à accepter, sans protester, tous les prélèvements et toutes les réquisitions dont l'accable l'Etat jacobin. L'expérience napoléonienne contribue à son tour à rendre le citoyen docile, en attendant que la conscription parachève la mise au pas. L'auteur cite, à cet égard, p.188, cette remarque très éclairante d'Anatole France: "Les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline militaire les forme à l'obéissance et l'on ne craint chez elles ni insurrections, ni tumultes d'aucune sorte" (Le Mannequin d'osier, 1897).
   La Révolution française a fait du citoyen un soldat prêt à mourir pour la patrie. Les guerres que mène la patrie révolutionnaire sont des guerres idéologiques destinées à exporter les idées révolutionnaires, à imposer le modèle révolutionnaire au-delà des frontières. Comme l'a analysé Clausewitz en 1806, ces guerres idéologiques sont des guerres totales exigeant la destruction de l'adversaire. Les mener exige une mobilisation générale. Une ère nouvelle commence alors, dressant les unes contre les autres des nations armées au cours de guerres incomparablement plus destructrices que les guerres de l'ancien-temps. Les guerres de la Révolution et de l'Empire coûtèrent à la France un million quatre cent mille morts : dix fois plus que les guerres de Louis XIV. La première guerre mondiale coûta la vie à un million trois cent cinquante mille jeunes Français, laissant de nombreux autres mutilés, gazés, psychologiquement perturbés ; hécatombe inhumaine dont notre pays ne s'est jamais complètement remis. Jean de Viguerie souligne la responsabilité accablante de la IIIe République dans cette saignée apocalyptique. Il rappelle que la République a lancé la France dans la guerre sans qu'elle y soit préparée, avec un armement insuffisant et des uniformes inadaptés. Il rappelle qu'elle a prolongé la guerre pendant un an et demi à seule fin de détruire l'empire des Habsbourg qui lui proposait pourtant une paix honorable. L'Union sacrée et la propagande ont permis au régime de surmonter l'épreuve (p.202).
   Pourtant, au lendemain des deux guerres mondiales, l'adhésion de tous les pays d'Europe occidentale à des principes idéologiques semblables rendaient inutiles ces grandes hécatombes et permettaient de surmonter les cloisonnements nationaux pour constituer une communauté supranationale.
   Dès lors que les peuples adhèrent aux mêmes valeurs, ils appartiennent, de ce fait, à une même patrie. Si la patrie révolutionnaire a engendré à partir de 1792 le nationalisme exacerbé et la guerre à outrance, elle portait aussi en elle les principes du cosmopolitisme et de la supranationalité. Dès lors qu'il n'y avait plus de modèle idéologique à exporter, le citoyen soldat fut réformé. Le citoyen n'avait plus besoin d'être soldat. Il lui fallait s'adapter à la situation nouvelle et devenir un militant du cosmopolitisme et de la mondialisation (ou de l'altermondialisation, qui demeure une forme de mondialisation), un militant de la diversité et de la lutte contre les discriminations. autant dire un militant de cette "dictature du relativisme" dénoncée naguère par Benoît XVI.
   Spécialiste de l'histoire de l'éducation et de la pédagogie, Jean de Viguerie insiste sur le rôle décisif joué par l'instruction publique dans la naissance du citoyen. Le citoyen ne se reproduit pas biologiquement. L'éducation citoyenne est là pour le reproduire. Dès 1793, Marie-Joseph Chénier, le frère du poète, prenant pour référence le plan d'éducation tracé par Rousseau dans Emile, assignait à l'instruction publique pour mission de former des citoyens républicains, formule reprise plus récemment dans la circulaire Jospin (14 juillet 1989), et adoptée depuis par les ministres et les gouvernements successifs. Selon Vincent Peillon, la République n'est-elle pas une véritable religion dont l'école est le temple et le corps enseignant le clergé, chargé d'opérer cette transsubstantiation qui transformera l'enfant en citoyen au moyen de ces expériences pédagogiques dangereuses qui soulèvent depuis quelques mois un mécontentement de plus en plus marqué ? Et Jean de Viguerie de conclure, p. 268, "L'école est 'la Révolution permanente' ".
Philippe Pichot-Bravard