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Tarek, une chance pour la France ?

978-2-37271-066-4

Jean-François Chemain

Nouveau

15,00 €

Fiche technique

Pages94
Dimensions13,5 x 20,5 cm
Couverturesouple
Date de parutionJanvier 2017

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Préface d'André Gerin, député-maire honoraire de Vénissieux (PCF)
Couverture de JEHANNE

   « Il n’y a qu’un Français pour mourir aussi lâchement », lance en riant Tarek, élève de 3e, commentant l’égorgement de notre compatriote Hervé Gourdelle en Algérie. Comment ne pas être choqué et effrayé de cette remarque, comme de tant d’autres rapportées par ce livre ? Tarek est-il vraiment une « chance pour la France » ? C’est pourtant lui qui, quelques temps plus tard, à l’annonce de l’acquisition de la nationalité française par l’une de ses camarades, ou encore devant le dernier carré de la Garde à Waterloo, ne peut s’empêcher de s’écrier : « La France aux Français ! ». À travers la « douche écossaise » d’anecdotes aussi glaçantes que désopilantes, notées sur le vif par l’auteur, enseignant en ZEP, on voit se dessiner le portrait d’une jeunesse de banlieue déchirée entre rejet de la France et désir de l’aimer. Si la radicalisation de certains est un fait, elle ne touche qu’une minorité, et n’est pas une fatalité. Les influences auxquelles sont soumis les jeunes sont multiples, et les enseignants sont en première ligne. Ce second livre-témoignage – après Kiffe la France – de Jean-François Chemain ne prétend pas apporter de solution définitive à un défi aussi complexe, mais montrer que rien n’est irréversible. Mais il est urgent d’agir : comme le constate André Gerin, son préfacier, « l’heure est à la résistance, à chaque citoyen, à chaque républicain ses obligations ».

   Né en 1961, Jean-François Chemain est diplômé de l'IEP de Paris, agrégé et docteur en Histoire. Il a exercé pendant une dizaine d'années le métier de consultant international dans plusieurs cabinets anglo-saxons, avant de devenir cadre dirigeant dans un grand groupe industriel français. Depuis 2006, il a choisi d'enseigner l'Histoire, la Géographie et l'Éducation Civique dans un collège de ZEP. Il enseigne aussi l’Histoire en école supérieure de commerce.

Du même auteur

La vocation chrétienne de la France 
Kiffe la France 
Une autre histoire de la laïcité 
L'argent des autres 

Dans la presse

Famille Chrétienne

Professeur d’histoire-géographie dans un collège de Zep, Jean-François Chemain continue à tenir la chronique du ghetto scolaire où les enfants de l’immigration vivent leur vie parallèle.

   Une France périphérique où l’on se définit d’abord comme « marocain » ou « algérien », avec l’islam comme drapeau, parce que « les Français » habitent un autre territoire lointain et inaccessible qui s’appelle le centre-ville.

   Les banlieues déshéritées suscitent bien des fantasmes, entre peur et irénisme. Pas d’amalgames ? Commençons d’abord par nous réconcilier avec le réel, nous invite Jean-François Chemain, livrant sans fard ce qui se passe au quotidien entre les murs de sa classe, sous la devise « Liberté, égalité, fraternité » incrustée au fronton de l’école républicaine comme un mensonge difficile à escamoter, nourrissant toutes les rancunes et tous les complotismes

   Préfacé par André Guérin, le député-maire PCF de Vénissieux, Tarek, une chance pour la France ? renoue avec l’ahurissant tableau décrit dans Kiffe la France, paru en 2011 : les élèves qui « rouillent » en cale sèche sur le port du collège unique, les échanges sur le vif (« Qui a dit : “Vive l’Algérie” ? – Pas moi, M’sieur, j’suis marocain ! »), l’inspectrice qui parle « triangle pédagogique », alors que le cours standard ressemble « à la scène d’un théâtre shakespearien ».

   Mais voilà, 2011, c’était avant la série d’attentats commis par des jeunes Français passés par l’école de la République, qui ont pourtant enfilé sans hésiter les oripeaux du djihad. Le professeur-essayiste a donc resserré la focale, pour donner à voir d’un peu plus près où se fabrique l’attraction-répulsion qui unit ces élèves à la France ; un pays qui transpire tellement la haine de soi et l’auto-flagellation qu’il se rend difficile à aimer. 

Clotilde Hamon

BSC News, n°101, mai 2017

   Diplômé de Sciences po Paris, agrégé, docteur en Histoire et professeur dans un collège de la banlieue lyonnaise, Jean-François Chemain vient de publier un livre témoignage « Tarek, une chance pour la France ?» (éditions Via Romana) .  Le propos suscite de nombreuses interrogations sur notre système scolaire confronté aux problèmes d’intégration racontés par un professeur qui vit cette école au quotidien. Jean-François signe une vision brute mais teintée d’espoir pour l’avenir.

   Vous avez pris le parti de découper votre livre en 7 chapitres. Etait-ce plus facile pour aborder l’ensemble des sujets qui vous tenaient à cœur ?
   J’ai rédigé ce livre un peu comme un crescendo, une échelle qu’on monte, ou un tunnel dont on finit enfin par sortir… Il y a bien des raisons de s’inquiéter à propos de Tarek, de douter qu’on puisse en faire un jour quelque chose. Et pourtant on finit brusquement par découvrir (il faut attendre le 6ème chapitre !) que tout est en fait possible, car Tarek est une pâte de sentiments. C’est en faisant appel à son cœur qu’on peut le faire évoluer. Les Lumières nous ont habitué à croire que tout doit passer par la raison, or la raison de Tarek ne peut être touchée que si l’on passe d’abord par son cœur. Tout ce qu’on essaye de lui enseigner par un autre chemin suscite son incompréhension, son rejet, sa colère, sa violence.

   Pourquoi avoir choisi d’enseigner l’histoire en 2006 en ZEP ? Quel a été l’élément déclencheur de cette vocation à la pédagogie et à l’apprentissage ?
   Cela faisait des années – depuis le collège précisément, où j’étais dans l’un des premiers établissements de l’agglomération lyonnaise qui ressemblait à celui où j’enseigne – que j’étais obsédé par le défi que lancent à notre pays des jeunes qui ne se reconnaissent pas en lui. J’aurais pu me contenter de faire de grands discours politiques, mais d’abord je ne crois pas à leur efficacité, ensuite certains heurtent mes convictions. Alors que faire concrètement ? Je me sentais de plus en plus mal dans mon métier, confortable, bien rémunéré, mais qui me paraissait très en décalage avec ce que je portais au fond de moi. Comment faire pour amener ces jeunes à la France et à ses valeurs républicaines, qui sont ce dans quoi ils seront amenés à vivre toute leur vie ? Comment les amener à être les concitoyens apaisés de mes enfants ? J’ai demandé conseil, cherché des signes… Peu à peu il m’est apparu clairement que j’allais tenter ma chance comme enseignant d’Histoire. J’ai passé une agrégation et soutenu une thèse, tout en me disant que j’irais enseigner là où je serais nommé, en le prenant comme la volonté de la Providence. Ça a bien sûr été la ZEP. Une manière de faire de la politique autrement, puisque j’ai toujours eu le sentiment que mon engagement était citoyen. Il n’y eut pas à proprement parler d’élément déclencheur, mais plutôt l’effet d’une inexorable marée montante en moi.

   Si vous deviez définir en quelques mots le portrait de Tarek pour le présenter à nos lecteurs ?
   Tarek est un collégien d’origine algérienne, né en France, de confession musulmane (sans excès), vivant dans une cité qui ressemble à un ghetto. C’est un « beau gosse » macho, qui aime bien jouer le boute-en-train de la classe. Voulant exercer le métier de carrossier, il a horreur du collège, qu’il vit comme une prison. Il est en permanence tiraillé entre les pressions communautaires, vis-à-vis desquelles il parvient à prendre un certain recul (grâce notamment à son humour), et l’intérêt pour la France, à travers notamment une complicité qui se noue au fil du temps avec son professeur d’Histoire (moi en l’occurrence).

   Vous évoquez la dichotomie de Tarek entre le fait d’être de confession musulmane et de se sentir français. Sur quoi repose-elle selon vous ?
   En 10 ans d’enseignement dans ce collège, j’ai mainte fois pu constater que nombre d’élèves font une confusion entre nationalité et religion. Pour eux, si on est « français » on est « chrétien », donc si on est musulman on ne peut être français. Cela repose d’abord sur le fait que l’islam se veut à la fois une religion et un système politique, il ne connaît pas la laïcité, qui est un principe d’origine chrétienne, fondé sur le « rendez à César ». Dès lors, et ensuite, ce n’est pas totalement faux, puisque le christianisme a produit dans notre pays une anthropologie dont même les athées les plus convaincus sont imprégnés malgré qu’ils en aient… Un exemple permettra de me faire comprendre : le judaïsme et l’islam ont des interdits alimentaires, concernant notamment le porc, alors que le christianisme n’en a volontairement aucun, car l’Évangile les rejette expressément (Matthieu 15, 11). Nous considérons que manger de tout est neutre, alors que pour un juif, ou un musulman, c’est chrétien. A la limite, dire que le porc est une nourriture « confessionnelle » ne serait pas aussi absurde qu’il y paraît au premier abord !

   « La religion ne se limite pas à la croyance, ou même à la pratique, elle est une sorte de fusée à plusieurs étages dont le fait de croire ne constitue que la tête. Un autre niveau est la pratique, sans lien obligatoire : on peut croire sans pratique, et pratique sans croire. »  Pouvez-vous développer cette idée ?
   On met selon moi sous le terme « religion » des manifestations extrêmement différentes de celle-ci. Au « sommet » se trouve la rencontre personnelle, l’expérience mystique, que certains ont pu faire avec Dieu, c’est la foi. Elle les conduit souvent à pratiquer, mais pas forcément : je connais des croyants qui ne pratiquent pas, refusant de donner à leur relation à Dieu un caractère collectif et institutionnel. Je connais en revanche des athées qui pratiquent assidument, l’un pour faire plaisir à sa femme, un autre parce que ça lui semble important pour « l’ordre social ». Et puis, après la foi et la pratique, il peut y avoir le communautarisme : on ne se sent pas particulièrement croyant, ni pratiquant, mais on est mieux dans un quartier dont les habitants ont la même culture religieuse que soi. C’est très net dans le ghetto où j’enseigne : tout le monde, croyant ou non, pratiquant ou non, y est invité à se plier aux pratiques communautaires de la majorité. Même moi ! Au moment du Ramadan, il vaut mieux que les élèves ne me surprennent pas en train de manger un biscuit à la pause, sinon j’ai droit à des remarques ! Enfin on a l’anthropologie : un « chrétien », cela peut très bien être un athée qui se fiche d’habiter dans un quartier à dominante juive, ou musulmane, ou confucianiste, mais qui reste imprégné de certains réflexes issus du christianisme, ce dont il va bien sûr se défendre en clamant que ceux-ci sont « universels » et liés à la « nature humaine » ! Voire ! Prenons par exemple l’universalisme. Quand l’assistante sociale du collège a cherché une solution d’aide urgente pour une famille en difficulté, elle s’est tournée vers des structures confessionnelles d’accueil : les seuls qui n’aient pas conditionné leur aide à la religion des bénéficiaires, ce sont les chrétiens !

   Vous semblez dénoncer l’orientation des programmes scolaires qui proposent une vision de repentance de l’Histoire de France. Comment analysez-vous cette inclinaison en tant qu’enseignant ?
   J’y vois d’abord justement une trace de cette anthropologie chrétienne inavouée : si l’on vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche ! Si l’on vous reproche la colonisation, ajoutez que c’était un crime contre l’Humanité… Et aussi la conséquence de la mainmise, sur les sphères décisionnelles de l’Éducation Nationale de certains courants politiques qui sont, sans le savoir, les héritiers de l’Église d’Ancien Régime. Le terme « clerc », qui signifie d’abord membre du « clergé », a fini par s’étendre aux lettrés, aux intellectuels, qui ont de fait tendance à traquer péchés et pécheurs… Les programmes scolaires me semblent parfois rédigés par les flagellants de Séville : l’esclavage, dont il semble que l’Europe a eu le monopole, la colonisation, apparemment seule forme d’invasion connue dans l’Histoire, la Shoah, dont nous avons été les complices zélés… S’il est juste de reconnaître ce qu’on a fait le mal, il ne l’est pas de laisser croire qu’on est les seuls à l’avoir fait, les seuls coupables de l’Histoire. Surtout quand on a affaire à des jeunes qui ont, eux, et à mon avis anthropologiquement, tendance à se considérer comme d’éternelles victimes.

   Quel est alors le rapport de Tarek à l’Histoire de France ?
   Eh bien Tarek est tiraillé entre un désintérêt dû à ses origines (ce n’est pas son histoire, ni celle de ses ancêtres, et en plus c’est celle de chrétiens, alors que lui est musulman), la colère face à tous ces crimes que nous avons commis contre les siens, mais aussi l’envie naturelle d’aimer ce pays où il vit et pour lequel ses aïeux ont combattu, à Verdun et Monte-Cassino… Il est déchiré, il peut tomber d’un côté ou de l’autre… Alors il va lui arriver de crier « la France aux Français » un peu par provocation, un peu par cri du cœur, et puis de participer à un chahut où on va dire des horreurs sur la France. En fait, la France, il voudrait qu’on lui apprenne à l’aimer, qu’on lui donne des raisons pour cela. Et il s’attache au professeur qui le fait. La responsabilité de celui-ci est grande, car il doit à la fois transmettre à son élève l’amour et le respect du pays dans lequel il vit, et à la construction duquel il devra participer, et éveiller son esprit critique, pour lui permettre d’exercer son propre jugement. La philosophe Simone Weil, dans L’enracinement, écrivait qu’il fallait donner à la jeunesse la France à aimer, mais en aucun cas à idolâtrer !

   « Notre laïcité, pourtant, est déjà désarmée, par la terreur de l’islamophobie. Plutôt capituler que passer pour islamophobe ! Une mauvaise conscience, une culpabilité anthropologique, toutes chrétiennes, minent notre esprit de défense. »  Pouvez-vous nous expliquer cette approche de la terreur dont vous parlez ?
   Des incidents liés à la religion peuvent arriver à tout moment en cours, pour un mot maladroit, ou mal compris, et dégénérer très vite, tant les nerfs de certains élèves, et de leurs familles, sont à fleur de peau sur ces questions. Ça frise parfois la paranoïa. L’ampleur que cela peut prendre est imprévisible, on a pu le voir avec certaines affaires qui ont défrayé la chronique. Donc le professeur « serre les fesses » en permanence. Pour ma part, en 10 ans, j’ai eu deux problèmes, toujours complètement imprévisibles. Eh bien chaque fois j’ai eu l’impression de devoir les gérer seul. L’institution a, c’est mon avis, plus peur d’être taxée de « phobie » que de défendre la laïcité en soutenant inconditionnellement les professeurs en cause. Du coup on s’auto-censure.

   Quel est l’état des lieux que vous dressez du corps enseignant dans les ZEP ? Quels sont les sentiments qui prédominent ?
   Les enseignants, dans mon établissement en tout cas, sont jeunes (32 ans d’âge moyen), très motivés, très solidaires. Il faut bien se serrer les coudes, car c’est dur. Je ne constate pas, chez la plupart de ces jeunes collègues, de prises de position idéologiques aussi marquées que celles que l‘on pouvait constater dans la génération précédente : la difficulté du métier rend pragmatique, réaliste, on sent bien que ce n’est pas avec de grandes idées et des discours tout faits que l’on pourra s’en sortir. Et puis ce qui me frappe régulièrement, c’est de voir combien ce métier profondément humain ne répond à aucune logique : tel quadragénaire expérimenté et dans la force de l’âge est en permanence chahuté, alors que telle frêle débutante est parfaitement respectée… Comment ça marche ? Mystère. Question d’équation personnelle. On doit revoir ses stéréotypes ! Ça rend très humble.

   Vous évoquez également l’épineuse question du principe de réalité sur la sélection scolaire avec les notations. Comment voyez-vous la scolarité future de ces jeunes pour qui «  la bonne note est un droit » ?
   Jean-Paul Sartre a dit qu’il ne fallait pas « désespérer Billancourt », eh bien aujourd’hui c’est pareil avec la banlieue. Si je devais noter les copies de Tarek, comme de la grande majorité de mes élèves, avec des critères « normaux », ceux qui m’ont été appliqués au cours de ma scolarité, ou le sont à mes propres enfants dans les établissements de centre-ville qu’ils fréquentent, les notes seraient catastrophiques. On le casserait. Alors on cherche à valoriser tout ce qui peut l’être. Du coup on peut passer pas mal de temps sur une copie, à essayer d’abord de déchiffrer, puis de comprendre ce que l’élève a voulu dire. Parfois il faut lire à haute voix parce qu’en phonétique ça se comprend mieux. Et ça donne lieu à une véritable casuistique. Un exemple véridique : à la question « pourquoi au XVIIe siècle les littoraux atlantiques se développent-ils ? », Tarek a répondu « parce qu’ils sont de plus gros porcs ». Évidemment c’est absurde, et même insultant pour ceux qui y vivent ! Sauf qu’il a voulu dire « parce qu’ils ont des ports plus importants », et donc il a suivi, compris et retenu quelque chose du cours. Je vais lui donner une partie des points, encourageant subjectivement une réponse qui ne vaut rien objectivement. Il va être fier Tarek, et il va se mettre dans la tête, et ses parents aussi, que cette note correspond à son « niveau ». Alors bien sûr on va me dire que c’est à moi de l’aider à progresser, sauf que s’il en est là en 4ème, il faut tout reprendre depuis le début, et que je n’en ai ni la compétence, ni le temps, parce que des élèves comme Tarek j’en ai beaucoup dans la classe. La politique du « pas de redoublement », parce que ça coûte cher et que ça ne sert à rien (c’est vrai), a le mérite de ne pas s’étendre trop longuement sur chaque cas, comme si l’année suivante allait le régler par magie. Et ainsi l’on voit arriver à Bac+3 des élèves qui écrivent à peine moins mal que Tarek. C’est la politique du tas de poussière qu’on glisse sous le tapis. In fine les « clercs » en mal de leçons de morale vont accuser les entreprises de ne pas embaucher les jeunes issus de certains quartiers, comme si c’était à elles, qui arrivent en bout de chaîne, de résoudre un problème qui ne l’a jamais été par l’Éducation Nationale ! Or elles ont pour but de gagner de l’argent, pas de faire du social.

   Quel accueil a reçu votre livre dans les médias ?
   Il est trop tôt pour en parler à propos de Tarek, qui est sorti en janvier, mais je peux m’appuyer sur l’expérience du précédent livre que j’ai écrit sur mon métier, Kiffe la France (2011). Il a alors été totalement ignoré par la presse main stream, mais s’est assez bien vendu, underground en quelque sorte. J’ai eu bizarrement l’impression qu’énormément de gens le connaissaient : « Ah, c’est vous l’auteur de Kiffe la France ? On me l’a offert pour mon anniversaire ! ». Ce qui fait qu’au lendemain des attentats de janvier 2015, j’ai été harcelé d’appels de la part de ces grands médias, qui tous voulaient avoir mon avis sur les évènements, comme si j’étais la référence obligatoire. Et depuis, à nouveau plus rien.

   Et dans le milieu de l’enseignement ?
   Là aussi il est un peu tôt pour en parler… Mais j’ai déjà reçu pas mal de lettres, de messages de la part de collègues inconnus qui me disent : « je me suis totalement retrouvé », « j’ai pleuré en vous lisant », « j’aimerais pouvoir échanger avec vous»…  Ça avait déjà été le cas pour Kiffe la France, avec aussi beaucoup de gens qui étaient entrés en relation avec moi pour me demander : « je suis avocat, banquier, cadre d’entreprise…, comment puis-je faire comme vous, me reconvertir, aller enseigner en banlieue ? »… Certains, avec qui je suis resté en relation, sont allés jusqu’au bout. De nombreux collègues de mon établissement, et jusqu’à la direction, ont également apprécié ce que j’avais écrit, ce qui m’a beaucoup touché.

   Enfin, Tarek est-il une chance pour la France, Jean-François Chemain ?
   Je pense fondamentalement que oui, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il a bon fond, c’est une âme pure, il n’est pas blasé, il reste idéaliste, sous ses airs crâneurs c’est une « fleur bleue »… C’est ce que j’ai vraiment découvert en ZEP : cette jeunesse, qui nous inquiète tant (et je me mets dans le « nous ») est une énorme ressource pour la France, et pas seulement économique. Elle peut aimer la France, elle peut lui consacrer sa vie, à condition que la France veuille bien se rendre aimable. Et c’est là que je place une deuxième chance : Tarek ne respectera la France qu’autant qu’elle se respectera elle-même. Si elle veut continuer à mourir (« je suis l’empire à la fin de la décadence qui regarde passer les grands barbares blancs»), il lui portera l’estocade finale. Mais si elle veut vivre, il lui apportera son sang neuf. En échange, il attend qu’elle lui donne le meilleur d’elle-même, sa langue, sa culture, ses valeurs et, même – je suis frappé par l’intérêt que de nombreux élèves, Tarek en tête, manifestent pour cette question – qu’elle lui parle de ce christianisme dans lequel elle a baigné pendant des siècles, et qui fonde encore son anthropologie. En fait, Tarek a soif de France, de toute la France, et il ne la rejette qu’autant qu’elle ne se donne pas à lui.

Nicolas Vidal

Publié le 03/04/2017 à 12:02 sur Le Point.fr

   Un enseignant d'histoire-géographie au collège publie un essai sur ces enfants qui, nés en France, ne se sentent pas français. Et pour cause…

   Jean-François Chemain, enseignant d'histoire-géographie, exerce dans un collège perdu où il est confronté chaque jour à la réalité du communautarisme. Il en a tiré Tarek, une chance pour la France ? un livre ébouriffant.

   Tarek – que ce soit ou non son vrai nom – a subi Jean-François Chemain quatre ans durant, de la sixième à la troisième. Qu'en dire, sinon qu'il n'est pas plus mauvais qu'un autre, pas plus chahuteur, et qu'il aurait peut-être été bon élève, si les circonstances et les réformes successives ne l'avaient confiné dans son statut de semi-cancre ? En attendant, français de naissance, il se sent fort peu hexagonal — sa vraie patrie n'est pas de l'autre côté de la Méditerranée, contrairement à ce qu'il peut parfois affirmer, les soirs de match Algérie-France, mais dans un ressenti d'éternelle victime. Tarek, ou la fin de l'illusion bleu-blanc-beur. La victoire de la France dans le mondial de foot, c'était en 1998, c'était il y a un siècle.

Tarek n'est pas Charlie
   Tout part de l'attentat contre Charlie Hebdo — et de la minute de silence imposée par le ministère. « Personne, absolument personne, n'était Charlie », témoigne Jean-François Chemain. En fait, ajoute-t-il, l'opposition entre les « Français » (entendez : les bobos des centres-villes — et encore, pas toutes les villes) et les musulmans des périphéries « est un avatar de la lutte des classes ». Il s'y est substitué — et en pratique, il aurait même tendance à la faire disparaître. À courte vue, le système pourrait trouver cela commode. Plus de revendications ouvrières, plus de syndicats — juste l'opposition des « Céfrans » et des « bons musulmans ». À plus long terme, ceux qui se réjouissent de voir les prolétaires soudain soumis à d'autres forces que celles du profit devraient y réfléchir à deux fois.

   Tarek, donc, se gave sur Internet de vidéos sanglantes — il a douze ans au début de l'essai —, il s'identifie aux terroristes, rêve de « faire le djihad » (je supplie le lecteur de considérer que ce sont des propos d'enfant répétant les bêtises des grands frères), mais ce qui est essentiel, c'est qu'il ne se voit pas en terroriste, mais en victime universelle. Démonstration.
« - Ouah, M'sieur, avec tous ces attentats, nous les musulmans, on est mal !
- Oui, je comprends que ce ne soit pas simple à vivre pour vous !
- Parce que tout le monde dit que l'islam est violent, alors que c'est une religion de paix… Moi, ça me dégoûte… Alors, je vais finir par partir le faire, le djihad ! »
C'est l'exemple-type de ce que Jean-François Chemain appelle fort justement un « raisonnement circulaire ». Si Tarek et ses copains frappent un supposé « raciste » de douze ans, ce dernier finit par tenir des propos racistes, ce qui justifie la correction qu'on lui inflige. Tarek, lui, est victime — donc innocent.

Tarek victime des illuminati
   De qui est-il victime ? Je sais gré à Jean-François Chemain d'avoir expliqué les délires de ces enfants perdus sur les illuminati qui les persécutent. Une secte protéiforme qui, selon eux, partout dans le monde, pourchasse les musulmans. La preuve ? Ils ont des signes de reconnaissance, et ils ont infiltré aussi bien le monde politique que celui des médias. La preuve : il existe des vidéos pour les repérer…
   Tarek est aussi victime d'un complot français — car il ne se sent pas français, cet honnête garçon né dans le Vaucluse. Et il n'est pas le seul. Le communautarisme a gangrené si fort la France périphérique que tous les élèves, quelles que soient leurs origines en général lointaines, ont des prénoms « ethniques ». Le prénom français se fait rare, les enfants se reconnaissent par rapport à une communauté supposée. C'est dire à quel point, malgré les efforts de tous les Jean-François Chemain de l'Hexagone, l'intégration et l'assimilation sont désormais ratées. C'est au point, nous explique l'auteur, que pour son malheureux élève, « on ne peut être musulman et français ». Tarek — pour oublieux qu'il soit parfois des contraintes du ramadan — habite l'islam comme d'autres habitent la France — mais ces autres sont catholiques, d'après lui. Encore qu'ils soient en tout petit nombre. Jean-François Chemain raconte l'ébahissement de ses élèves, visitant un petit village, d'y trouver une croix au détour d'un chemin. De là où ils viennent, difficile d'imaginer qu'il y ait autre chose que des musulmans dans ce pays ?
   Évidemment si l'on n'avait pas réalisé d'admirables ghettos scolaires au cœur des ghettos sociaux, on n'en serait pas là. Peut-être faudrait-il dispatcher tous les Tarek de France dans des milliers d'écoles rurales où l'on ne sait que par on-dit qu'il y a en France des musulmans…

Tarek est victime des pédagos
   Au programme de quatrième, la décolonisation. Dans le manuel de Tarek (le « Nathan », m'a précisé Chemain), un texte de Tocqueville sur les accaparements de terres par les colons, puis un tableau statistique présentant les inégalités entre « Français » et « musulmans » d'Algérie, et enfin un récit de massacre de population par les paras. Rien sur l'immense travail de la France au Maghreb, rien sur les exactions du FLN, ou le massacre des harkis (250 000 civils exterminés par des résistants de la 11e heure, un chiffre confondu habilement avec l'ensemble des morts), rien sur les tueries entre le MNA et le FLN. Comment voulez-vous que Tarek, comme Macron, ne pensent pas que la colonisation était un crime contre l'humanité ?
   Et il faut bien de la vertu à Jean-François Chemain pour rétablir la balance. Car à l'IUFM qui l'a formé, la « formation » sur la colonisation s'intitulait « un passé qui ne passe pas ». Si les enseignants sont formés à la culpabilité et au sanglot de l'homme blanc, comment voulez-vous que Tarek, qui sait tout de même lire ce qu'il y a dans son manuel, ne se croie pas victime ? « Est-il raisonnable, feint de s'interroger l'auteur, en cette époque où le principe de précaution a été divinisé, de souffler sur les braises du ressentiment ? »

Déni
   Jean-François Chemain est un prof réel, un praticien — pas l'un de ces « experts » autoproclamés dont aiment s'entourer les ministres de l'Éducation, les uns après les autres. C'est à lui et à ses semblables, aux femmes et aux hommes de terrain, qu'il faut s'adresser pour repenser l'Éducation en France. Pas à des idéologues à qui les convictions servent d'œillères.
   Le plus beau, c'est qu'un ancien élu communiste, André Gérin, a préfacé — fort intelligemment — l'essai de Jean-François Chemain. Et que dit-il, cet homme authentiquement de gauche ? « Quand les ghettos sociaux deviennent des ghettos ethniques, quand le quartier n'est plus black-blanc-beur, c'est parce que le communautarisme prédomine et la loi de la charia est devenue la norme. [...] Nous avons assisté à l'enfermement, à l'endoctrinement révélé par la dimension prégnante de l'islam, comme unique projet politique et dans de nombreux territoires de notre pays. Il faut bien le reconnaître, l'islam exerce une emprise culturelle et spirituelle et devient dominant. Or, il a longtemps été sous-estimé, voire incontestablement ignoré par l'Éducation nationale et par tous les décideurs politiques. [...] La France est gangrenée par l'islamisme qui pourrit la tête de nos gamins. [...] L'identité de la France est notre combat républicain d'aujourd'hui. C'est notre combat vital. »
   Je ne saurais mieux dire. La question communautaire dérive salement depuis la première affaire de voiles, en 1989. « Et qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, que la France s'islamise ? » aurait alors déclaré Lionel Jospin, ministre de l'Éducation, à la journaliste Élisabeth Schemla (Lire Islam, l'épreuve française, Plon, 2013). Les Saint-Jean-Bouche-d'or qui se présentent aujourd'hui à nos suffrages persistent, pour certains, à nier cette emprise, à récuser ces témoignages. Ils nous ont amenés à la catastrophe éducative et culturelle. Et ils persistent et signent. Il faut les dégager — et faire table rase de ces pédagogies qui ont pourri la tête de Tarek et de quelques millions de gosses.
Jean-Paul Brighelli